Guerre contre Noël. Qui a interdit les fêtes - et pourquoi ?
Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer le mois de décembre sans décorations, sans l’odeur des plats de fête et sans moments partagés avec ses proches. Et pourtant, il y eut dans l’histoire une époque où chanter un cantique, servir un repas de Noël ou décorer une branche pouvait valoir une amende. Au XVIIᵉ siècle, Noël disparut officiellement du calendrier, et le 25 décembre devait ressembler à n’importe quel jour ouvrable. Sans congé, sans festins, sans atmosphère festive.
- Au XVIIᵉ siècle, en Angleterre et dans la colonie du Massachusetts, Noël fut officiellement interdit et sa célébration considérée comme une infraction. Dans le cadre historique anglais de cette période, l’interdiction reflétait la volonté des autorités de contrôler les pratiques religieuses et sociales. En 1647, le Parlement supprima les célébrations officielles de Noël, et le 25 décembre devait désormais être traité comme un jour de travail ordinaire. Par ailleurs, la majorité des Écossais ne célébraient pas Noël pendant plusieurs siècles, notamment après l’interdiction de la fête par une loi du Parlement écossais de 1640, qui annulait toute observation de cette fête.
- L’interdiction concernait la nourriture, les décorations, les rassemblements et toute forme d’ambiance festive. Les commerces devaient rester ouverts, et l’armée ainsi que les autorités locales intervenaient contre les célébrations publiques, provoquant des protestations et des émeutes dans des villes comme Norwich, Ipswich ou Canterbury.
- Bien que ces interdictions aient finalement été levées, leurs effets furent durables. En particulier en Écosse et en Nouvelle-Angleterre, où Noël resta pendant des décennies une fête marginale.
Le 25 décembre 1647, il n’y eut pas de Noël à Londres. Les boutiques devaient rester ouvertes, le travail se dérouler normalement, et toute tentative de célébration était perçue comme un acte de désobéissance. Le pouvoir décida de s’attaquer aux fêtes : pendant les années suivantes, le 25 décembre devait ressembler à n’importe quel autre jour ouvrable. Cette suppression des célébrations s’inscrivait aussi dans une volonté de rompre avec l’origine de Noël, perçue comme une fête païenne, héritée de traditions préchrétiennes et transformée par la suite.
L’interdiction de Noël ne fut pas un conflit religieux cantonné aux églises : elle se joua dans les rues, sur les marchés et dans les foyers. La « guerre puritaine contre les fêtes » fut une tentative de mettre de l’ordre dans le monde en le privant de ses moments d’exception. Et c’est précisément pour cette raison qu’elle provoqua des réactions aussi violentes.
Pourquoi les fêtes ont-elles disparu des calendriers ? C’est ce que raconte cette histoire.
Table des matières :
-
Pourquoi la célébration de Noël a-t-elle été jugée indésirable ?
-
Oliver Cromwell, la révolution puritaine et la guerre contre les fêtes
-
La contestation sociale et les troubles autour du jour de Noël
- Le retour des fêtes après la Restauration de la monarchie en Angleterre
- Noël interdit dans la colonie du Massachusetts
- Comment l’interdiction a façonné notre manière actuelle de fêter Noël ?

Gravure « Street Scene in London – Winter Evening ». Auteur : Thomas Nast, Harper’s New Weekly Magazine, 2 avril 1859 (domaine public). Source : Internet Archive.
Pourquoi la célébration de Noël a-t-elle été jugée indésirable ?
Les puritains considéraient Noël comme un mélange moral de traditions populaires, de paganisme et d’influences catholiques. Au XVIIᵉ siècle, la période de Noël était bien différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. Les célébrations duraient douze jours entiers (du 25 décembre au 6 janvier) et avaient un caractère particulier : bruyant, collectif et souvent incontrôlé. Banquets, musique, alcool et divertissements publics faisaient partie de la norme. Pour les puritains — des protestants radicaux issus du calvinisme — ce mode de vie allait à l’encontre de la discipline morale.
L’opposition puritaine avait donc une dimension sociale et culturelle. Ils estimaient que les fêtes favorisaient l’excès, l’oisiveté et le désordre. Ils critiquaient également la date du 25 décembre elle-même, soulignant qu’elle n’avait été fixée qu’au IVᵉ siècle comme substitut aux fêtes païennes du solstice d’hiver.
La question du langage avait aussi son importance. Le mot « Christmas » contenait « mass », ce qui, aux yeux des puritains, renvoyait à la messe catholique. Ils préféraient l’expression « Christ-tide », évitant tout ce qui rappelait l’ancien ordre. Dans leur vision, le 25 décembre devait être un jour de travail ou de jeûne — et non un temps dédié aux décorations et aux festins.

Illustration « Fetching home the Christmas dinner [from bakery] ». The Illustrated London News, 1848 (domaine public). Source : Library of Congress.
Oliver Cromwell, la révolution puritaine et la guerre contre les fêtes
Sur la base de ces convictions, les puritains entreprirent des mesures radicales au milieu du XVIIᵉ siècle. L’Angleterre était alors plongée dans la guerre civile (1642–1649), opposant les partisans du roi Charles Iᵉʳ (royalistes anglicans) aux partisans du Parlement, parmi lesquels les puritains, dirigés par Oliver Cromwell, jouaient un rôle dominant. Charles Ier et la cour royale étaient connus pour leurs célébrations somptueuses de Noël, symbolisant le faste monarchique et l’attachement aux traditions festives.

Gravure représentant Oliver Cromwell. Auteur : Schubert Loux, vers 1800 (domaine public). Source : Europeana.
La défaite de Charles Ier face aux forces parlementaires marqua un tournant décisif, permettant aux puritains d’imposer leur vision rigoriste et d’entamer la suppression des festivités de Noël. La scène de la dissolution du Long Parlement illustre le moment où Oliver Cromwell s’empara du pouvoir réel. En 1653, lassé par la longueur des débats, il pénétra dans la salle avec des soldats et mit fin de force aux travaux parlementaires.
Ce geste symbolisa la fin des compromis politiques et le début d’un régime fondé sur un contrôle strict. À partir de ce moment, l’ordre fut imposé d’en haut — non seulement sur les institutions de l’État, mais aussi sur la vie quotidienne des individus, y compris la manière dont le 25 décembre devait être vécu. La publication officielle des lois interdisant Noël par le Parlement marqua une étape clé dans la guerre contre cette fête traditionnelle.

Peinture « Oliver Cromwell Dissolving the Long Parliament ». Auteur : Benjamin West, 1782 (domaine public). Source : Wikimedia Commons.
Dès décembre 1644, lorsque le 25 décembre coïncida avec une journée de jeûne décrétée par le Parlement, toute célébration de Noël fut suspendue. En 1647, le Parlement déclara formellement illégale la célébration de Noël. Cette mesure fut appliquée avec rigueur : la fête fut remplacée par une journée de jeûne et de pénitence nationale.
Les commerces devaient rester ouverts, les églises furent fermées et des soldats patrouillaient dans les rues. En 1647, le Parlement anglais, influencé par les croyances puritaines, déploya des soldats pour empêcher la célébration de Noël, retirer les décorations et disperser les offices clandestins. Les denrées préparées pour les repas de Noël furent confisquées, les décorations de houx et de lierre interdites, et le chant des cantiques prohibé. Les banquets publics furent considérés comme des infractions. La loi était sévère, et son message symbolique sans équivoque : Noël devait disparaître de l’espace public.
La contestation sociale et les troubles autour du jour de Noël
L’interdiction provoqua une réaction sociale violente. Dès 1643, les apprentis londoniens protestèrent contre l’ouverture des commerces le jour de Noël. En réponse à l’interdiction puritaine, des protestations pro-Noël éclatèrent, avec des citoyens déterminés à défendre leurs célébrations traditionnelles. Au fil des années suivantes, les tensions s’intensifièrent. En 1646, à Bury St Edmunds, une rixe sanglante éclata après l’attaque de marchands travaillant le 25 décembre. Les puritains eux-mêmes organisèrent des manifestations contre la célébration de Noël, qui tournèrent parfois à l’émeute dans plusieurs villes.
L’année suivante, une vague de troubles traversa Norwich, Ipswich et Londres. Des étudiants manifestaient leur attachement aux traditions, perpétuant ainsi une tradition de protestation face à la répression, tandis que l’armée dispersait les foules. À Canterbury, des émeutiers prirent temporairement le contrôle de la ville, détruisant les commerces ouverts pendant les fêtes. L’ampleur des événements fut telle que l’on parla, avec ironie, d’une « seconde guerre civile » déclenchée par Noël.
Dans le cas de l’Écosse, la célébration de Noël fut découragée par l’Église presbytérienne après la Réforme, menant à son interdiction en 1640. Le statut légal de Noël en Écosse resta marginal pendant des siècles, et ce n’est qu’en 1958 que Noël fut reconnu comme jour férié officiel. L’interdiction de Noël toucha aussi d’autres pays du Royaume-Uni, notamment le Pays de Galles, où les cas de répression furent nombreux, et la résistance des Écossais face à ces mesures fut marquante.
Des satires et des ballades virent le jour, notamment la chanson populaire « The World Turned Upside Down », qui se moquait du fait que les puritains avaient « tué » non seulement l’armée du roi, mais aussi les fêtes elles-mêmes. Malgré les patrouilles et les interdictions, de nombreuses personnes continuèrent à célébrer en secret, et l’application de la loi resta souvent sélective. Il est important de rappeler que l’origine de ces festivités remonte à des traditions bien antérieures au christianisme, notamment celles liées au solstice d'hiver, période où les peuples célébraient le retour progressif de la lumière.

Reconstitution d’une ballade du XVIIe siècle basée sur le texte « The World Is Turned Upside Down » (Londres, 1646 ; Thomason Tracts, British Library), appartenant au domaine public. Mise en page et typographie reconstituées.
Le retour des fêtes après la Restauration de la monarchie en Angleterre
Oliver Cromwell est resté dans l’histoire comme le symbole d’une époque de rigueur et de contrôle, même si l’interdiction de Noël ne fut pas uniquement sa décision personnelle. Toutefois, sa figure est le plus souvent associée au moment où l’État étendit son pouvoir à la vie quotidienne des gens ordinaires. Dans la mémoire collective, il demeure le visage d’une période où la joie fut perçue comme un problème et les fêtes comme une menace pour l’ordre établi.
Après la mort de Cromwell et l’effondrement de la république, la monarchie fut restaurée en 1660. Charles II abrogea presque immédiatement les restrictions puritaines en matière de mœurs et rétablit Noël dans le calendrier. La restauration de la monarchie en 1660, avec le retour de Charles II, conduisit à la renaissance des célébrations de Noël en Angleterre après des années de suppression. À la cour royale, les festivités reprirent avec éclat, symbolisant la volonté de renouer avec la tradition et de réaffirmer l’influence du pouvoir royal sur les coutumes populaires. Cherchant à se démarquer symboliquement de la sévérité de ses prédécesseurs, il gagna le surnom de « roi joyeux ».
La défaite du régime puritain marqua un tournant décisif, permettant la restauration du statut de Noël comme fête reconnue.

Gravure « The Coronation of King Charles the II in Westminster Abbey, April 23, 1661 ». Auteur : Wenceslaus Hollar, 1662 (domaine public). Source : The MET Collection.
En Angleterre, l’interdiction de Noël ne dura que quelques décennies et devint rapidement une curiosité historique. Les traditions revinrent, et au XIXe siècle - en particulier à l’époque victorienne - Noël connut une véritable renaissance en tant que fête familiale.
Noël interdit dans la colonie du Massachusetts
L’approche puritaine fut également transposée en Amérique du Nord. Dans la colonie du Massachusetts, des mesures strictes furent prises par les autorités puritaines pour restreindre toute célébration de Noël : le 25 décembre était traité comme un jour ordinaire et la fête était appelée de manière méprisante le « Jour des fous ». En 1659, une loi fut adoptée prévoyant une amende de cinq shillings pour toute personne célébrant Noël par des festins, l’arrêt du travail ou toute autre forme d’observance. La publication officielle de cette loi par les autorités coloniales marqua une étape importante dans la campagne contre la célébration de Noël.

Extrait des registres du Gouverneur et de la Compagnie de la baie du Massachusetts en Nouvelle-Angleterre (domaine public). Source : Internet Archive.
L’interdiction resta en vigueur jusqu’en 1681. Bien que les célébrations discrètes dans la sphère privée fussent rarement sanctionnées, la loi dissuadait efficacement toute manifestation publique. Ce n’est que sous la pression politique de l’Angleterre, après la Restauration de la monarchie, que la colonie fut contrainte d’abroger l’interdiction. La mentalité, toutefois, demeura.
Les gravures représentant la vie quotidienne des habitants de la Nouvelle-Angleterre montrent un monde fondé sur le travail, l’artisanat et l’autodiscipline. Chaque journée devait être utile et productive, sans place pour l’exception. Dans un tel rythme, Noël ne trouvait pas de place naturelle, et la célébration apparaissait davantage comme une perturbation superflue que comme une nécessité.

Illustration « Scenes and occupations characteristic of New England life ». Auteur : Maturin M. Ballou, Gleason’s Pictorial Drawing-Room Companion, 1855 (domaine public). Source : The New York Public Library Digital Collection.
Encore au XVIIIᵉ siècle et au début du XIXᵉ siècle, le 25 décembre pouvait être un jour de travail ordinaire à Boston. Ce n’est qu’en 1856 que le Massachusetts reconnut officiellement le nouveau statut de Noël comme jour férié, et en 1870 qu’il devint une fête fédérale aux États-Unis. Le contenu des traditions américaines modernes de Noël s’est enrichi d’un mélange de pratiques anglaises et néerlandaises, donnant naissance à une célébration unique.
Comment l’interdiction a façonné notre manière actuelle de fêter Noël ?
L’histoire de Noël interdit révèle quelque chose de très simple et profondément humain. Les fêtes ne sont pas seulement des dates sur un calendrier ou un ensemble de traditions. Elles sont des moments où le monde ralentit pour un instant et où les personnes se rappellent l’importance d’être proches les unes des autres.
C’est pourquoi les célébrations sont toujours revenues — parfois discrètement, derrière des portes closes, parfois avec obstination, en dépit des interdictions. Même dans les périodes les plus rigoureuses, les gens avaient besoin d’une soirée par an échappant aux règles du travail et du contrôle. D’un moment où le foyer comptait davantage que l’ordre, et la proximité plus que les règlements.
Aujourd’hui, Noël est redevenu un temps de proximité et d’apaisement. Pour certains, il commence avec la première décoration ; pour d’autres, avec l’odeur des plats ; pour les enfants, avec l’attente ; et pour les adultes, avec le soulagement de pouvoir ralentir, ne serait-ce qu’un instant. Peut-être est-ce là l’essence même de Noël : une table partagée, le calme, et le souvenir que nous comptons les uns pour les autres.
Fêtons ensemble !

Image principale :
Illustration « The Puritan Governor Interrupting the Christmas Sports ». Auteur : Howard Pyle, Harper's New Monthly Magazine, vol. 68, décembre 1883 à mai 1884 (domaine public). Source : Internet Archive.
Sources :